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Plus loin que la mémoire des Hommes

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A propos de PLUS LOIN QUE LA MEMOIRE DES HOMMES...

----L’on dit parfois que les écrivains sont portés par des voix invisibles, et je le confirme alors, en ce sens où ce livre me semble en grande partie avoir été dicté. Peut-être, par cette sensibilité extrême qui nous ronge bien des fois tant elle est dure à porter, sommes-nous reliés à ce que Giono appelait "Le chant du monde". Des voix qui traverseraient l’univers tout entier, des voix générées par tout ce qu’il y a de vivant ici et en tout autre lieu. Des voix que mon père appelle « la conscience universelle », conscience à laquelle j’adhère.

----A l’heure où les droits les plus élémentaires se retrouvent bafoués, à l’heure où la notion de respect n’a jamais autant fait défaut sur la balance du Monde, j’ai eu besoin de prendre du recul. Sans pour autant dénigrer l’espèce humaine, j’ai eu besoin d’écrire un livre où l’homme ne serait pas le centre du Monde, mais un élément, juste un élément parmi tant d’autres. J’ai eu besoin de changer de peau, j’ai eu besoin de regarder ce Monde-là avec, si l’on peut dire, d’autres yeux. Ce qui m’est apparu, alors, c’est l’image d’un arbre. Arbre, si fort de symboles, de puissance. Arbre, générateur de vies, régulateur de tout notre écosystème. Arbre, du règne végétal, règne bien plus ancien que le règne animal.

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Quelques extraits de PLUS LOIN QUE LA MEMOIRE DES HOMMES...

[...] J'ai goûté la terre que tu m'as donnée. Je l'ai mangée doucement. Je me suis fait silence, je me suis fait lenteur, pour mieux la prendre, pour mieux la comprendre. La terre parle quand on l'écoute. La terre chante ou pleure, et parfois s'endort. La terre parle et, pour qui sait l'entendre, elle a des histoires qui vont plus loin que les plus lointaines étoiles. La Terre est la Vieille Mère, la très Vieille Mère qui a fait naître les géants. Bien avant le Temps d'Avant, elle contait déjà des histoires plus longues que la Voie Lactée. Pierre, j'ai goûté la terre que tu m'as donnée. Elle portait l'océan, les glaciers, les grandes pluies d'antan. Elle portait le feu, la mémoire des pierres et celle des géants du Temps d'Avant. Pierre, cette terre était poème. C'était la chanson du ventre du monde, le long chemin du soleil, la douce force de la lune. J'ai goûté la terre que tu m'as donnée. Je me suis fait patience...[...]

[...] Au premier matin du grand soleil, la cabane au bois mort a éclaté sous tes mains. La sève en mon corps s'est arrêtée un instant. Il y avait ton odeur partout, l'air portait ton âme. L'air vibrait de tout ton être. Un morceau de ta vie s'émiettait dans la brise, un morceau de ta vie... et dessus, légères, presque insoupçonnables, quelques fibres de mon histoire s'envolaient aussi. Tu m'as dit : « Je continue l'oeuvre de ma vie. Je vais bâtir ma maison. Un jour prochain viendra la fille qui me donnera l'amour. Ici, naîtront nos enfants. Nous chanterons au souffle de la vallée... Je n'ai plus rien qui me couvre à présent. Je me retrouve nu sous le ciel. Le néant hâtera mes gestes. »
C'était au premier matin du grand soleil... J'ai sondé la terre et l'air jusqu'à très loin. Interrogé pour toi les géants de la Montagne Sombre. Tout a respiré la clémence. Pour bâtir ta maison d'homme, le ciel serait toit de douceur. Du lit de la rivière, tu as pris la manne pour ton ouvrage. Tu as marché jusqu'à la naissance des cascades pour rassembler les pierres et le sable. La vallée a brassé quantité de parfums nouveaux. Entre elles, les terres se sont mélangées, comme au Temps d'Avant... Ton corps sentait les embruns et le sang sur tes mains écorchées. Ton corps sentait la chaleur du soleil, la fraîcheur de la lune, la terre mouillée, le bois et le roseau. Allongé sous mes branches, tu n'as dormi qu'à l'heure des nuits noires. Quelqu'un d'autre que moi pourrait-il dire ce que tu as donné de ta vie, de tes forces, de ta vaillance ? Quelqu'un d'autre que moi saurait-il exprimer ce que j'ai ressenti ? Au fil de ces journées, au long de ce cycle d'étrange résonance, j'ai grandi bien plus vite qu'il n'est donné à un arbre de le faire. Des années en une seule saison. La puissance de ma sève a poussé mon corps en tous sens. J'ai senti mes racines briser la roche grise. Aimanté par le ciel, je me suis étiré vers lui. Une volonté de l'atteindre, de le toucher... Les étoiles, Pierre, l'envie de rejoindre les étoiles ! Suis-je de sève et de bois ? Est-ce la terre qui tremble parfois, ou un coeur qui germe en mon intérieur ?[...]

[...] Tout vient, se transforme et passe. Rien ne demeure... Tout est là, pourtant. Mélange d'insaisissable conscience. Mélange de sources claires et de roches millénaires. L'histoire, en toutes choses, est inscrite à jamais... Ami qui Domine la Mer, c'est bien ta voix, n'est-ce pas, que le vent porte jusqu'à moi ?... Tu dis qu'Il dort sous l'écume des flots ? Tu dis qu'Il voyage, guidé par la voûte impériale ! Je le savais déjà... je peux encore l'entendre. Tu dis qu'Il est resté quelques temps près de toi. Au soleil du couchant les vagues s'enflammaient... Tu dis que l'on y pouvait voir, des vieilles falaises à l'horizon lointain, onduler sous la brise une éclatante vallée. Le grand large, à la fin du jour, paré d'or et de lumière... c'était des champs de blé à n'en plus finir... Le grand large à la fin du jour... des millions de fois la Vallée de l'Ambre ! Tu dis que l'air, autour de toi, est d'extrême douceur. Que les falaises semblent flotter, détachées de la mer. Oui... je sais tout ça. L'histoire, en toutes choses, est inscrite à jamais. Toi qui vis sous les grandes tempêtes, tu me racontes encore, et je te sens grandi par une force nouvelle, comme si l'espace, d'un coup, s'était rempli d'une toute autre lumière... Je ne m'en étonne pas ! Tu dis qu'Il voyage, guidé par la voûte impériale... Je sais qu'Il cherche les Etoiles qui couvrent, au ciel d'été, la terre qui porte son âme... Au sein de la mer immense, le Temps des Rêves jamais ne s'achève ![...]

[...] Au Temps d'Avant, bien avant le Temps des Rêves, couraient parfois, dans les forêts, de bien étranges paroles. Les anciens contaient, certaines nuits de grands orages, qu'il n'y avait pas à craindre que la violence du ciel. Que le ventre du monde, au plus profond de ses entrailles, était dense de feu. Cela bouillonnait, sans répit, tel un soleil vivant cloîtré au sein de la Grande Terre. Cela pouvait fondre les roches les plus solides, soulever la mer, faire éclater des montagnes. Cela pouvait engloutir des milliers de géants. Au Temps d'Avant, l'on savait des hommes peu de choses. Nous naviguions au fil de la longue histoire, usant de sagesse pour traverser le temps... Je connais les mots portés par les anciens : « Ne prélever jamais que l'essentiel pour la survie. Sentir vibrer le corps du monde, sentir qu'il est en nous, c'est devenir le monde et en comprendre toute sa plénitude. » Au Temps d'Avant, l'on savait des hommes peu de choses... La Montagne Sombre est devenue silence. Ce qui habite son intérieur est une brume épaisse. Une brume qui s'alourdit de jour en jour, qui se fossilise à force de ténacité. Aucun souffle de vie ne semble la traverser. De la terre en dessous à la source du ciel, l'on pourrait croire que tout n'est que désert...[...]

[...] Un homme est venu jusqu'ici. Il a marché vers la maison aux pierres dorées. Son pas était sûr et tranquille. Traversant les hautes herbes, il s’est tenu loin de la Terre sans Ame, ne voulant voir de la vallée que le sauvage et la Montagne Sombre, cherchant à travers tout cela, je le sais maintenant, un souvenir, une histoire, qu’il n'avait pas connu. Le ciel s’est fait de flammes, réveillant les pierres dorées, ruisselant sur l’ardoise en éclats d’ambre et de braise, embrasant la vallée sous le soleil couchant. Indicible beauté du monde ! L’Homme était là, au milieu de nous, regardant ce que nos yeux voyaient. L’Homme était là, et l’on aurait pu croire, en ces instants d’immense douceur, que tout, ici, semblait vouloir le retenir.[...]

[...] En des lieux semblables à la Vallée de l'Ambre, la pluie glisse sur la Terre sans Ame, et ne pouvant rejoindre le vivant du monde, elle devient colère. Sur la Terre sans Ame, elle se regroupe alors en d'énormes torrents que rien, pas même l'homme, ne peut soumettre. Entre mer et montagnes, les Lames de Fer étouffent des ruisseaux, emprisonnent des sources, dévient les rivières de leurs lits millénaires, asséchant ainsi les terres qui les entourent, poussant à fuir ou à mourir les vies qu'elles portaient. Entre montagnes et mer, l'eau devient colère, par tant de retenues, tant de chemins détruits qu'elle avait creusé patiemment. L'eau devient furie, à l'heure des grandes pluies. Elle s'échappe, elle s'enfuit, elle arrache la terre, soulève les géants. Elle s'échappe, elle déborde, elle attrape et brise les Monstres de Fer, elle dévale souvent jusqu'aux contrées des hommes, jusqu'aux entrailles sombres des maisons de pierres. Elle s'échappe, elle inonde, elle écrase, jusqu'à ce que passe sa colère. Jusqu'à ce qu'elle retrouve sa quiétude, sa route millénaire, ce chemin qu'on lui a volé.[...]

[...] Au Bon Endroit du Monde, le vent de douceur est le vent dominant. On le croirait né sur ce coin de terre. On le croirait sorti du chant de la rivière. Il parle tout le temps. Il parle autant que les vieux arbres et les fait parler encore plus fort. Au Bon Endroit du Monde, il s'y raconte des histoires qui n'ont pas de silence. Des histoires qui durent et se prolongent d'une lune à l'autre. Des histoires qui s'étendent des petits aux grands soleils. Au Bon Endroit du Monde, la vie se vit, pleine et sans retenue. Mon père connaissait cette terre. Je le sais. Les géants me l'ont dit. Il a traversé la forêt, il a longé la rivière quelques fois. Il est venu là, sur ce morceau de terre où j'ai planté mes racines. Mon père aimait les voyages. Mon père était Arbre de Sève et de Sang. Ce que mon père connaissait également, et que le vent de douceur ne m'avait pas conté quand je vivais encore en la Vallée de l'Ambre, c'est cette maison d'homme couchée aux pieds des géants. Une maison qui s'efface et se confond à la couleur du bois, à la couleur des pierres. Une maison comme jaillie de terre, étonnamment vibrante. Elle est imprégnée des parfums de la prairie, c'est une maison qui chante comme chante la rivière, une maison qui parle comme parlent les géants. On croirait qu'elle est là depuis toujours. On croirait qu'elle a poussé en même temps que les vieux arbres. Quand je vivais encore aux branches de mon père, il me disait souvent : « L’amour des hommes existe. Le paradis pourrait naître partout. Un équilibre entre l'utile et le beau ». Mon père aimait les voyages. Le Bon Endroit du Monde, il le connaissait. Même s'il taisait son rêve de voir un jour sa descendance sur une terre idéale, il savait que le vent de douceur, par tant d'histoires contées, tant d'images rapportées, avait séduit mon âme. Il savait que je pourrais le suivre... il m'en sentait capable.[...]

Les Peiades
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